Levallois-Perret
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L’INTERVIEW DES AUTEURS DE « 92 CONNECTION, LES HAUTS-DE-SEINE LABORATOIRE DE LA CORRUPTION » par Bakchich

Le par

Noël Pons et Jean-Paul Philippe sont allés voir comment on s’y prend dans le département le plus riche de France. Finalement, ça pue aussi fort qu’à Palerme?

On ne sait si les garçons avaient envie de se faire mal ou de perdre leurs ultimes illusions sur la Gestion de la Cité, à l’heure où la cupidité devient un enseignement obligatoire dans les Ecoles de Commerce. 

Toujours est-il qu’ils s’y sont collés. 

Leur pedigree respectif leur a évidemment facilité le décryptage : Noël Pons que nous connaissons depuis un moment au travers des travers du foot business, a notamment été conseiller au Service Central de prévention de la corruption auprès du Ministère de la Justice. Son complice Jean Paul Philippe a été chef de la Brigade centrale de lutte contre la corruption (BCLC) de la Police Judiciaire. 

Autant dire que pour les co-auteurs de « 92-Connection », les Hauts de Seine sont un peu ce qu’est le chiffon rouge devant les cornes du taureau : une pure provocation. Plus à une provoc’ près, c’est à un site nommé Bakchich.Info qu’ils ont confié leurs impressions à l’occasion de la sortie de leur bouquin. Pour notre plus grand plaisir.

A notre sens, aucun habitant des Hauts de Seine ne devrait lire leur ouvrage. Humilié par les descriptions simples, vivantes et illustrées du pillage des fonds publics qu’y s’y pratique à grande échelle sous son nez, le risque est trop grand qu’il se laisse gagner par une irrépressible envie de faire un carnage façon « Colombine » pour se venger des hommes politiques multirécidivistes de son département.

 Au fait, n’est ce pas pour panser ce genre de blessure que nos amis grecs ont inventé la démocratie ?

La mafia, née dans la richesse, créatrice de pauvreté

En quoi, la situation de la délinquance en col blanc que vous observez et décrivez parfois avec des détails croustillants dans votre livre est-elle unique à vos yeux ? Est-ce en particulier parce que les analyses sociologiques « traditionnelles » des processus mafieux considèrent qu’ils prospèrent d’autant mieux dans un environnement économique où sévit une grande pauvreté ce qui est loin d’être le cas du 9-2 ?

La situation de cette délinquance en cols blancs n’est pas unique, loin de là. Elle se développe chaque fois qu’elle trouve un terrain favorable et que les connivences trouvent à se déployer sans encombre. Les analyses traditionnelles font un rapprochement entre processus mafieux et  pauvreté. Mais c’est une analyse partielle. Il ne faut jamais oublier que l’installation de la mafia a d’abord eu lieu dans deux territoires privilégiés à savoir Palerme et la plaine de la riche Campanie. De plus, certains puissants propriétaires terriens ont largement utilisé ces brigands pour se protéger ou pour augmenter leur patrimoine ; c’est par la suite, et en partie du fait des activités mafieuses qu’est apparue la pauvreté. Ce sont les troubles locaux qui ont contribué à transformer une classe très aisée, les Gabelloti, en bandits souvent soutenus par des nobles. La prédation criminelle et ?la piraterie terrestre’ ne sont pas les conséquences de la pauvreté mais d’une évolution des comportements.Ce type d’attitude, ces situations dans lesquelles les connivences et les conflits d’intérêts s’épanouissent, se développe autant, voire mieux à la City de Londres que dans les banlieues. Les quartiers dites « pauvres » génèrent une criminalité spécifique dans un environnement clos. Ce n’est pas le propos de ce livre?

Que répondez-vous à ceux qui vont conclure que votre livre renforce considérablement le célèbre adage selon lequel, ils sont « tous pourris » en politique ?

Bien au contraire, c’est un ouvrage de sensibilisation à la fraude et à la corruption de manière à éviter que les « vrais pourris » ne soient réélus et adoptent ensuite une attitude arrogante et triomphante, forts de leur victoire dans les urnes malgré leurs défaites à la barre des tribunaux !?Ce bouquin s’est donné pour objectif de contribuer ?modestement – à élever le niveau de prise de conscience des citoyens et des électeurs. Les personnages évoqués dans l’ouvrage ne constituent qu’une infime minorité, certes très agissante par rapport à l’ensemble de la classe politique du département?Le livre est fait pour que le citoyen ne baisse pas les bras. Les fiches techniques qu’il contient rendent facilement identifiables les indicateurs de manipulations frauduleuses. Pour nous, il était inconcevable que les fraudeurs seuls disposent du mode d’emploi. Donc le bouquin est tout sauf une ode au ?tous pourris’?.

Une stèle au «ministre mort pauvre»

  Page 24 vous expliquez qu’une bonne partie des dérives observées s’explique par la « professionnalisation de l’activité politique », le cumul des mandats et une tendance au népotisme. Est ce que ce n’est pas finalement le système politique et le dévoiement des principes démocratiques que vous mettez en cause. En clair la démocratie contemporaine est-elle incompatible avec la cupidité institutionnalisée ?

Le problème posé est en effet celui de la professionnalisation de la politique qui favorise le glissement, de l’intérêt général vers le particulier. Surtout lorsqu’on est engagé dans l’emballement de la spirale des honneurs. Il ne faudrait plus que les conseils ressemblent à un arbre généalogique. Il faudrait y graver, comme sur la stèle du rond-point de Mont Louis édifié en l’honneur d’Emmanuel Brousse, « au ministre mort pauvre »?

L’évolution sociologique récente favorise l’intérêt privé au détriment de l’intérêt général. Il faut donc en revenir à l’essence même du contrat social. Lorsqu’on s’engage en politique il ne doit y avoir aucune espèce d’ambiguïté. Servir la cause publique c’est servir l’intérêt général. Le législateur doit donc faire en sorte qu’un homme public condamné pour corruption ou pour des faits assimilés soit inéligible pendant au moins 10 ans. Il doit être écarté de la chose publique. C’est l’hygiène de la république. Politique et démocratie sont incompatibles avec la cupidité institutionnalisée. N’est-ce pas Péguy qui définissait l’idéal comme l’aptitude à mourir pour une idée et la politique, celle d’en vivre ?

Le libéralisme, cache sexe de la délinquance financière

 Puisant dans vos expériences antérieures et à en juger par « l’enthousiasme » suscité à Gauche par la règle de non-cumul des mandats, pensez-vous que si la gauche ou le parti Socialiste seul s’étaient retrouvés en mesure de contrôler le département, ils se seraient comportés d’une manière radicalement différente que les têtes d’affiches du RPR ?

C’est possible. Cependant, aujourd’hui toutes les affaires qui ont été poursuivies dans des villes de la majorité sont en cours de jugement, mais ce qui différencie les situations c’est que les personnes qui ont pu organiser les montages sont poursuivies et condamnées plus rapidement?

Le libéralisme économique dans son acception la plus courante est-t-il selon vous le « cache-sexe » de la délinquance financière en col blanc ?

Le libéralisme et la mondialisation qui l’accompagne constituent en effet un ?cache sexe’ remarquable pour la délinquance financière en cols blancs et la criminalisation qu’on trouve dans son sillage. Ce n’est pas nouveau ; En 1936, dans son célèbre discours du Madison Square Garden, Roosevelt avait déjà identifié ce risque : « ?ils avaient commencé à considérer que le gouvernement était un appendice des affaires privées? »Nous y sommes de nouveau. Le capitalisme financiarisé est aux commandes avec « des cols blancs qui agissent en bande et ont les méthodes dignes de la criminalité organisé » comme le rappelle Jacques Saint Victor dans ?un pouvoir invisible’ (Flammarion 2012)?

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